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KTM visé par une enquête européenne sur le débridage illégal de motos enduro

KTM visé par une enquête européenne sur le débridage illégal de motos enduro

Une nouvelle crise majeure secoue actuellement le marché de la moto. Une enquête européenne met en cause les pratiques entourant certaines motos enduro de KTM en France et dans plusieurs pays européens. Selon l’enquête « Unrestricted », à laquelle Le Monde a participé, le constructeur autrichien faciliterait le débridage systématique d’une partie de ses modèles après leur homologation, les rendant non conformes pour une utilisation sur route.

Désormais, ces modifications permettraient aux motos de retrouver leur pleine puissance après avoir été commercialisées dans une configuration bridée destinée à respecter les normes européennes d’émissions et de bruit. Des tests indépendants font également état de niveaux de pollution très supérieurs à ceux de la version homologuée. KTM conteste toute irrégularité et affirme vendre ses motos dans un état conforme à la réglementation.

Un système de débridage documenté dans plusieurs concessions européennes

L’affaire trouve son origine dans un signalement transmis à l’ONG Climate Whistleblowers par un professionnel de la moto resté anonyme. Cette organisation, créée pour protéger les lanceurs d’allerte climatiques, a ensuite partagé les informations recueillies avec dix médias européens réunis dans le cadre de l’enquête « Unrestricted ».

Cependant, outre Le Monde, ce consortium réunit notamment El Pais, Der Spiegel, Paper Trail Media, L’Espresso, DeSmog, le Centre for Climate Reporting, Der Standard, le programme allemand ZDF Frontal et la chaîne autrichienne ORF. Pendant six mois, ces médias ont vérifié les pratiques dénoncées auprès d’une quinzaine de concessions KTM situées dans six pays : la France, l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni.

Une partie des vérifications a été menée sous couverture, au moyen de micros et de caméras cachés, et les personnes rencontrées n’ont pas été identifiées, leurs visages ont été floutés et leurs voix modifiées.

Par ailleurs, selon les éléments recueillis, toutes les concessions visitées en Europe ont indiqué que les motos enduro étaient reconfigurées avant leur mise sur le marché afin d’augmenter la puissance du moteur. Le système concernerait les gammes KTM EXC et EXC-F, ainsi que probablement certains modèles des marques GasGas et Husqvarna, d’après les informations fournies par le lanceur d’alerte.

En Ile-de-France, le responsable d’une concession française a expliqué que les motos étaient bridées à l’origine, avant que leur configuration ne soit systématiquement modifiée. « Toutes nos motos sont bridées de base, mais on est obligés de les débrider pour que le moteur fonctionne. KTM les livre avec un autre système d’échappement : on change d’office toute la configuration. Le mode bridé, c’est juste pour passer les tests et les normes antipollution européennes », a-t-il déclaré lors d’un échange enregistré sous couverture.

Toutefois, des propos comparables ont été recueillis ailleurs en Europe. Dans le nord de l’Allemagne, un interlocuteur a affirmé que les motos quittaient les locaux en version débridée et à puissance maximale, le bridage servant uniquement à l’immatriculation. Près de Milan, un autre distributeur a évoqué un système destiné à permettre aux motos de réussir les tests avant d’être reconfigurées. Quatre distributeurs britanniques ont également décrit une pratique similaire.

L’enquête rapporte aussi que plusieurs motos ont été observées dans des magasins en configuration déjà débridée, alors qu’elles étaient proposées comme pouvant servir à la fois sur terrain de compétition et sur route. Elles étaient accompagnées de documents d’immatriculation décrivant leur configuration légale pour la circulation routière, alors que les véhicules exposés auraient déjà été modifiés.

Des équipements de débridage évoqués par les distributeurs

Le 15 janvier, lors du Brussels Motor Show, un responsable commercial du groupe KTM interrogé sous couverture a décrit le mécanisme allégué. Selon ses propos, le secteur des deux-roues serait conçu pour fonctionner en pleine puissance, avant de recevoir un échappement d’homologation adapté aux normes Euro 5+, puis d’être à nouveau modifié par les concessionnaires. « Acheter les motos bridées, ce n’est pas le but, elles ne vont pas bien marcher », a-t-il déclaré. Il a ensuite expliqué que les motos recevaient un autre pot pour correspondre aux normes d’émissions, avant que les pièces adaptées à la pleine puissance ne soient remises en place. « C’est juste pour passer les normes, après on remet les bonnes pièces. Cela reste du matériel KTM, on fournit cela avec la moto. Ce ne sont pas des informations que l’on donne à tout le monde, parce que ce sont un peu des magouilles », a-t-il ajouté.

De surcroît, plusieurs distributeurs ont également évoqué des « kits » ou des « valises KTM » contenant les éléments nécessaires aux modifications. Ces ensembles comprendraient notamment des boîtes à air, des systèmes d’échappement, des éléments d’admission d’air secondaire et un logiciel de mise à jour des motos. Un distributeur français a décrit une procédure particulièrement simple. « Cette valise, c’est comme un ordinateur : je la branche sur la moto, j’appuie sur un bouton et cela vous débride le véhicule. C’est d’une facilité déconcertante, cela prend trente secondes », a-t-il affirmé. Selon l’enquête, les pièces homologuées retirées après la modification seraient ensuite regroupées et remisées.

En outre, KTM, passé sous pavillon indien fin 2025 et présenté comme le premier fabricant européen de motos, conteste toute irrégularité. Dans une réponse écrite, le groupe affirme vendre et livrer tous les modèles d’enduro des marques KTM, Husqvarna et GasGas à ses concessionnaires agréés dans un état conforme aux exigences d’immatriculation et adapté à la circulation routière. Selon le constructeur, aucune moto ne serait livrée au client final en configuration débridée. D’éventuelles modifications n’interviendraient qu’après l’achat, à titre exceptionnel, à la demande de clients souhaitant utiliser leur véhicule en compétition. KTM assure également que les concessionnaires avertissent alors explicitement les propriétaires que l’homologation routière est annulée et que la moto ne peut plus circuler sur la voie publique.

Des émissions très élevées mesurées sur une enduro KTM débridée

Les conséquences environnementales de ces modifications ont été examinées dans un rapport distinct, commandé par l’International Council on Clean Transportation à la Czech University of Life Sciences de Prague. L’ICCT est l’organisation qui avait contribué à révéler le scandale du dieselgate. Les tests ont été réalisés en laboratoire et sur route sur une enduro KTM débridée.

Ainsi, les résultats indiquent que les émissions de monoxyde de carbone, d’hydrocarbures et de particules fines de la moto non restreinte dépassent largement celles mesurées dans la configuration homologuée pour la route. Les auteurs du rapport alertent également sur les conséquences potentielles pour la qualité de l’air, la santé publique et les nuisances sonores.

Peter Mock, directeur général de l’ICCT, a précisé l’ampleur des écarts observés. « La moto non restreinte pollue dix fois plus que la version homologuée restreinte, et vingt fois plus pour le seul monoxyde de carbone », a-t-il déclaré. Il a ajouté que le niveau des particules fines était si élevé que les appareils de mesure avaient atteint leurs limites physiques.

Pourtant, l’enquête rappelle que le règlement européen de 2013 sur la réception et la surveillance du marché des véhicules à deux ou trois roues interdit les modifications substantielles après homologation. Il impose également aux constructeurs de faire tout leur possible pour empêcher que de tels réglages puissent être réalisés techniquement, et de rappeler ou remettre en conformité les véhicules concernés lorsqu’un problème est identifié.

L’Autorité fédérale allemande des transports automobiles, qui a homologué les modèles du segment des enduros pour l’ensemble du marché européen, a indiqué n’avoir reçu aucun signalement de la part de KTM. Elle a toutefois annoncé son intention d’examiner les faits rapportés par l’enquête.

Des contrôles et des sanctions possibles

Néanmoins, la Commission européenne a indiqué que toute modification affectant le fonctionnement de systèmes homologués rend les véhicules non conformes et peut entraîner des mesures correctives. Toutefois, contrairement au secteur automobile, Bruxelles ne dispose pas directement du pouvoir de surveillance du marché de la moto ni de la capacité à effectuer des contrôles de conformité sur les véhicules en circulation. L’eurodéputée française Marie Toussaint a réagi aux révélations en appelant à une réponse ferme des autorités. « Si elles se confirment, ces révélations sont extrêmement graves : nous sommes face à une fraude environnementale organisée », a déclaré l’élue écologiste, qui réclame des « sanctions sévères ».

De plus, en France, le ministère des transports a indiqué, le 20 mai, qu’un signalement fondé sur ces révélations avait été enregistré. Le Service de surveillance du marché des véhicules et des moteurs pourrait lancer un contrôle sur les motos concernées. En cas de non-conformité ou de risque avéré, il pourrait adresser un avertissement, ordonner une mise en conformité ou imposer un rappel des véhicules. La Commission s’en remet donc aux autorités nationales pour mener les enquêtes et décider des éventuelles mesures électriques. Son rôle consiste ensuite à évaluer si les décisions prises par les Etats membres sont justifiées au regard de la réglementation européenne.

Enfin, le débridage peut également exposer un professionnel à une peine allant jusqu’à deux ans de prison selon le code pénal français. Interrogé sous couverture sur le caractère interdit des pratiques décrites et sur l’éventualité de contrôles, un concessionnaire francilien de KTM affichait pourtant son assurance : « Toutes les motos sont vendues comme cela. C’est zéro risque. Garanti à 300 %. »