Elle ne dit jamais un mot. Elle n’a jamais reçu d’Emmy. Et pourtant, pendant plus de trente ans, elle a partagé l’affiche avec l’un des visages les plus célèbres de l’histoire de la télévision sans jamais se faire voler la vedette. Grise, cabossée, toujours mal garée, la Peugeot 403 Cabriolet du lieutenant Columbo n’était pas un décor. C’était un personnage à part entière — au même titre que l’imperméable froissé, le cigare mal éteint ou la fameuse réplique « juste une dernière chose ». Il est temps de lui consacrer, enfin, l’article qu’elle mérite.
Une Française n’a rien à faire ici
Commençons par ce qui devrait sauter aux yeux de n’importe quel observateur un peu attentif, mais que la plupart des spectateurs américains n’ont jamais vraiment interrogé : que fait une Peugeot au beau milieu de Los Angeles, dans une série 100 % américaine, avec un policier du LAPD à son volant ?
Dans l’Amérique automobile des années 1970, une voiture française n’est déjà pas un choix anodin. Elle l’est encore moins quand il s’agit d’une Peugeot 403 Cabriolet : Peugeot n’a en réalité jamais exporté officiellement cette version décapotable outre-Atlantique. Seules les berlines 403 avaient droit, depuis 1958, à une petite carrière commerciale aux États-Unis. Sa présence à l’écran est donc, à la base, une anomalie automobile — une présence presque inexplicable pour une version que Peugeot n’avait jamais commercialisée officiellement aux États-Unis.
Ce détail, presque personne ne le relève à l’époque. Mais il en dit long : dans un pays où la grande berline chromée est reine et où même les détectives télévisés roulent en Ford ou en Plymouth, faire conduire son héros dans une automobile européenne modeste, presque incongrue, est déjà une déclaration d’intention. Faire de cette voiture une Française égarée, sans filiation commerciale ni raison logique d’être là, est un choix de mise en scène audacieux, presque illogique à première vue. C’est peut-être justement pour cela qu’il fonctionne.
L’inspecteur qui n’a pas dit non
L’histoire de la rencontre entre Peter Falk et sa future partenaire de jeu ressemble à une scène qu’il aurait pu lui-même écrire. Lorsque les créateurs de la série, Richard Levinson et William Link, décident que leur lieutenant a besoin d’une voiture délabrée pour compléter son personnage, Falk résiste d’abord : entre l’épouse qu’on ne voit jamais, le cigare et l’imperméable, la panoplie lui semble déjà complète. Il finit néanmoins par accepter de faire un tour du parc automobile des studios Universal, où toutes les marques et tous les modèles imaginables sont alignés. Aucun ne le convainc.
C’est la veille du premier jour de tournage qu’il repère, tout au fond du terrain, ce qu’il décrira plus tard comme un simple museau de voiture qui dépasse. La voiture ne roule pas. Elle n’a même pas de moteur. Falk tranche pourtant, sans hésiter : « C’est celle-là. » Diffusé le 6 octobre 1971, l’épisode Death Lends a Hand offrira l’une des premières scènes marquantes montrant Columbo au volant de sa 403, après une première apparition dans Murder by the Book, diffusé quelques semaines plus tôt. C’est aussi dans cet épisode que le thème musical devenu culte de la série accompagne Columbo au volant.
Reste une zone d’ombre que la légende officielle américaine ne résout jamais vraiment : comment ce cabriolet français, jamais commercialisé aux États-Unis, a-t-il atterri sur ce parking d’Universal ? Une piste, évoquée côté français, mérite d’être creusée : l’acteur et humoriste Roger Pierre aurait embarqué sa propre 403 Cabriolet lors d’un séjour américain, avant de l’échanger contre une Cadillac décapotable à Los Angeles — une version souvent relayée dans la presse française, mais dont l’origine reste à établir. La voiture aurait-elle ensuite transité par un revendeur avant qu’un producteur ne tombe dessus par hasard ? Peugeot elle-même, sollicitée à plusieurs reprises au fil des décennies, n’a jamais été en mesure d’expliquer officiellement la présence de son cabriolet dans la série. Le mystère, à ce jour, reste entier — et c’est tant mieux : une héroïne sans énigme n’aurait pas sa place dans Columbo.
Une carrière discrète, une célébrité inattendue
Pour comprendre pleinement le personnage, il faut remonter à sa naissance, du côté de Sochaux. La 403, dessinée par Pininfarina, est un immense succès pour Peugeot : présentée en avril 1955, la gamme 403, toutes carrosseries confondues, dépassera 1,2 million d’exemplaires jusqu’en 1966, dans une carrière qui la mènera jusqu’en Australie, en Argentine et en Nouvelle-Zélande. Face à ce triomphe commercial, Peugeot tente le pari, en 1956, d’une version cabriolet à deux portes. Comme la berline, la 403 Cabriolet s’inscrit dans la collaboration entre Peugeot et Pininfarina. La version découvrable, plus exclusive, sera produite en petites séries à l’usine de La Garenne-Colombes.
Sous le capot, le cabriolet reprend l’essentiel de la mécanique de la berline : un quatre cylindres en ligne de 1.468 cm³ développant environ 60 chevaux, une boîte manuelle à quatre rapports, pour une vitesse de pointe plafonnant autour de 130-135 km/h et un 0 à 100 km/h avalé en une vingtaine de secondes — des chiffres qui, déjà à l’époque, n’ont rien de sportif. Ce que la 403 Cabriolet propose en revanche, c’est une allure élégante, une sellerie en cuir et une présentation soignée qui justifient, aux yeux de Peugeot, un tarif nettement supérieur à celui de la berline.
C’est précisément ce qui limite sa carrière commerciale. À un prix équivalent à celui de deux Peugeot 203 neuves, le cabriolet peine à trouver preneur. Peugeot cesse sa production en 1961, après seulement un peu plus de 2.000 exemplaires écoulés en cinq ans — un succès commercial limité au regard du million d’exemplaires dépassé par la gamme 403. Rares sont les voitures dont la carrière industrielle est aussi discrète et l’histoire culturelle, un triomphe inattendu. La 403 cabriolet est de celles-là.
Plusieurs voitures pour un seul rôle
Autre secret bien gardé : la voiture que l’on croit suivre, fidèle, épisode après épisode, n’est en réalité pas toujours la même. Plusieurs 403 Cabriolets auraient été utilisés au fil des tournages, mais les récits divergent sur leur nombre exact. Universal en possédait au moins une, transportée avec un soin presque comique sur une remorque entre les prises.
La voiture porte aussi les stigmates de son propre rôle : dans A Matter of Honor, un accrochage au Mexique retarde le lieutenant, tandis que Make Me a Perfect Murder s’ouvre sur un accident plus spectaculaire impliquant des voitures de police, qui laisse Columbo avec une minerve pendant une partie de l’épisode. La voiture conserve son allure cabossée au fil des épisodes. C’est tout le principe : plus les millionnaires assassins qu’affronte le lieutenant roulent en Ferrari rutilantes, plus sa propre voiture doit rester sale, fatiguée, presque honteuse. Ce contraste visuel, éminemment volontaire, est la traduction automobile exacte de la philosophie du personnage : sous l’apparence négligée se cache l’intelligence la plus redoutable de la série.
Selon plusieurs récits, Peugeot aurait refusé de fournir un véhicule de remplacement, par crainte de voir son image associée à une voiture aussi délabrée. La 403 devra donc rester la même, ou presque, jusqu’au bout.
L’héritage d’une comparse
Aujourd’hui encore, la 403 Cabriolet bénéficie d’une aura très particulière parmi les Peugeot de collection. Les maisons de ventes aux enchères européennes, de Bonhams à Artcurial, rappellent régulièrement l’association du modèle avec Columbo — un argument de vente à lui seul, pour une voiture qui s’échange aujourd’hui entre 30.000 et 70.000 euros selon son état. Une famille américaine affirme même détenir l’un des exemplaires originaux liés au tournage, avec des documents et une plaque d’époque à l’appui, et espère depuis plusieurs années le céder à un musée automobile plutôt qu’à un simple collectionneur.
Il y a quelque chose de profondément juste dans cette seconde vie. Une voiture conçue pour une clientèle aisée, produite en petite série jusqu’en 1961, devient soixante ans plus tard l’un des objets automobiles français les plus reconnaissables de la culture populaire mondiale — sans qu’aucun plan marketing n’y soit pour quoi que ce soit. Mais l’Histoire, comme le lieutenant lui-même, a une façon bien à elle de revenir sur ses pas et d’ajouter, presque négligemment, une dernière chose.

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